SIDA : le scandale des traitements

Publié le par sébastien

Une note un peu longue aujourd'hui. Je sais, moi non plus, j'aime pas ça ! Mais, le sujet mérite qu'on s'y attarde un peu sérieusement : il s'agit de l'accès aux traitements contre le sida dans les pays pauvres.

1) Des chiffres, d'abord, pour rappeler l'immensité du fléau :

- le sida tue chaque jour 8500 personnes dans le monde ;

- 38 millions de personnes sont infectées. 23 d'entre elles ont une espérance de vie de 8 à 10 ans maximum : le temps qu'il reste à vivre quand on n'a pas la possibilité de se faire soigner.

- l'Afrique est particulièrement touchée : l'espérance de vie au Botswana est passé de 65 ans en 1990 à 40 ans aujourd'hui, de 55 à 35 en Zambie, au Swaziland et au Zimbabwe.

2) Un fléau qui entraîne, en cascade, d'énormes difficultés économiques et sociales :

- dans les foyers touchés, l'incapacité de travailler d'une ou plusieurs personnes entraîne une perte de revenus alors que les dépenses liées à la prise en charge des malades augmentent ;

- pour compenser les pertes de ressources, les familles recourent davantageau travail des enfants qui abandonnent alors l'école ;

- intervient ensuite la vente des biens (terres, bétail, ...).

- dans le secteur industriel, les employeurs voient leurs résultats baisser avec la mort de salariés formés et la montée de l'absentéisme ;

- enfin, les administrations, elles-mêmes touchées, remplissent de moins en moins leurs missions.

3) Ainsi, sida et pauvreté s'entretiennent mutuellement.

4) Il y aurait bien une raison d'espérer : les traitements antirétroviraux (ARV) existent. Ils permettent de vivre "mieux" et plus longtemps avec le virus.

Malheureusement, les pauvres n'ont guère accès à ces médicaments. Pour deux raisons au moins :

a) d'abord, parce que la chute des prix des ARV, avec l'arrivée des génériques brésiliens et indiens en 2000, n'est pas suffisante : même à 150 dollars par personne et par an, ils restent inacessibles pour les pauvres ;

b) ensuite, parce que la pénurie de personnel et d'infrastructures empêche une meilleure diffusion des ARV.

5) A ce sombre tableau se profilent des lendemains encore plus difficiles et c'est là l'objet de cette note. Les derniers accords de l'OMC, en effet, sont insatisfaisants.

Rappelons de quoi il s'agit :

- l'Inde, aujourd'hui de loin le 1er exportateur de génériques, a atteint cette année la date-butoir à laquelle elle doit, comme l'ont déjà fait les autres pays émergents, se mettre en conformité avec les règles de l'OMC sur la propriété intellectuelle, les accords ADPIC (Aspects des Droits de Propriété Intellectuelle qui touchent au Commerce) signés en 1994 ;

- ces accords protègent par un brevet de 20 ans les médicaments postérieurs à 1995, qui dès lors ne peuvent plus être librement copiés, à la différence des ARV antérieurs à cette date. Or, pour contrer les mutations du virus, le malade doit avoir accès aux molécules les plus récentes, sinon cela ne sert à rien.

- il est vrai que les ADPIC prévoient une dérogation : un Etat, pour des raisons de santé publique, peut imposer une "licence obligatoire" à un laboratoire, ce qui lui permet de copier librement un médicament, mais pas de l'exporter.

- quid, dans ces conditions, des pays pauvres qui n'ont pas de capacités productives ? Des modalités d'accès pour ces pays ont été définies par un accord le 30 août 2003.

- Dans les faits, cet accord est inapplicable : pour importer des génériques postérieurs à 1995, un pays pauvre devra lancer une procédure de licence obligatoire, mais qui ne peut porter que sur un médicament, une quantité et une période donnée. L'opération devra être répétée pour chaque nouvelle commande. Un système kafkaïen conçu pour ne pas fonctionner : cet accord est intervenu après 2 ans d'obstruction de la part de Washington et du lobby pharmaceutique américain.

- un système qui, de surcroît, fonctionnera d'autant moins que certains pays du Sud sont en passe de durcir leur législation sur les brevets, au-delà des exigences de l'OMC : l'Inde a ainsi élaboré une loi qui prévoit qu'un laboratoire pourra opposer un recours suspensif contre une licence obligatoire. Les procédures étant très longues, le laboratoire continuera pendant longtemps d'amortir son investissement.

Pourquoi cette loi ? Parce que les labos indiens préfèrent viser les marchés américain et européens, où plusieurs médicaments vont tomber dans le domaine public, marchés autrement plus rentables que les pays pauvres. D'où leur excès de zèle.

- D'autant moins applicables encore ces modalités d'août 2003 que les Etats-Unis multiplient les accords bilatéraux où ils poussent les pays du Sud à adopter des législations plus restrictives que les ADPIC, avec en échange des concessions commerciales dans d'autres domaines que la santé ou, pire, des marchandages au profit d'intérêts privés.

6) Ainsi, alors que le monde a les moyens de traiter ces pauvres, les accords commerciaux actuels font que cela est impossible. Les majors pharmaceutiques se rassurent alors que la maladie progresse. Le commerce gagne quand la santé perd.

Aujourd'hui, il est urgent de dénoncer ces accords et de demander la renégociation des modalités d'accès des pays pauvres aux traitements.

Un accord qui ne permet pas de sauver des vies alors que l'on a les moyens de le faire est forcément mauvais.

Publié dans solidarités

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sébastien 06/06/2005 14:25

Je crois, Al1, qu'il est important de gagner aujourd'hui la "bataille de l'opinion".

Peu, en effet, ont connaissance de ces accords OMC qui bloquent la diffusion des traitements. Il appartient aux médias et donc, au préalable, aux associations et ONG de mettre ce problème sur le devant de la scène. Les politiques n'agiront qu'une fois le dos au mur.

Ne pas cesser, donc, d'informer, de manifester, de pétitionner ...

Didier, d'accord avec toi : l'accent doit être mis plus que jamais sur la prévention. Rappeler sans cesse que vivre avec cette maladie demeure un calvaire.

Sur ta seconde remarque, évidemment d'accord aussi : les labos ne s'intéressent qu'à ce qui est rentable. Il appartient aux organisations internationales et aux Etats de compenser ce tropisme par, d'une part, l'abondement des fonds de solidarité à une hauteur correspondant aux besoins, et, d'autre part, par une régulation qui prenne davantage en compte la souffrance des malades que l'intérêt des actionnaires.

Didier 05/06/2005 10:28

Oui mille fois oui à votre note.
Ce que je vais dire n'est pas une opposition à ce que vous dites mais plutot à prendre comme une contribution au débat :
1/ aussi importante qu'elle soit, la question HIV ne peut pas se limiter à celle de l'accès aux médicaments comme malheureusement cela est fait trop souvent - je ne dis pas cela pour vous bien sûr. Pour moi, la priorité reste la prévention et quand je vois que l'épidémie ne diminue plus en France - nombre de nouveaux cas de nouveaux HIV+ ne diminue pas - cela me rend malade
2/ plus polémique : c'est quand même bien parce qu'il y avait beaucoup d'argent à gagner que les labo ont fait tant de progrès et donc sauvé tant de vies ! vous aurez compris ma logique. Comment traiter cette question paradoxale ?

Jean Yves 03/06/2005 20:13

La longueur de l'article était nécessaire pour bien poser le problème comme tu l'as fait. Maintenant concrètement que peut faire chacun ?