La trahison des élites : un discours convenu
Ce blog, vous l'aurez peut-être remarqué, prend souvent un malin plaisir à aller contre l'opinion commune. A se distinguer des discours qui font la mode.
Ainsi, il m'est arrivé d'écrire que le référendum était davantage une illusion de la démocratie plutôt que son exercice authentique, que la revendication d'une spécificité communautaire reflétait davantage un discours intolérant plutôt qu'une attitude d'ouverture, ou bien encore que ma résolution pour l'égalité de droits pour les homos ne s'accompagnait pas pour autant d'une demande de visibilité spécifique.
Aujourd'hui, je voudrais m'opposer à un autre discours convenu qui tend à faire florès : les élites seraient éloignées du peuple, et ne comprenant pas le quotidien des gens, ils en seraient réduits à faire des textes hors de propos. Ils vivraient hors des réalités, se complaisant dans des privilèges dont eux-seuls pourraient profiter, parlant une langue si absconse qu'eux-seuls pourraient la comprendre.
Non seulement ce discours est faux, mais en plus il est dangereux.
Faux, car :
- les élites ne vivent pas en dehors des réalités : faut-il rappeler que plus de 80% des parisiens viennent de province, qu'ils y ont de la famille, dont plusieurs membres vivent dans le quotidien du chômage et des fins de mois difficiles. Entre les élites et le peuple, il n'y a pas cette étanchéité parfaite qu'on voudrait nous faire croire ;
- les élites, dont il faut comprendre que ce sont en fait les décideurs ou les leaders d'opinion, sont sans cesse en train de composer avec les représentants du peuple : c'est justement parce qu'ils accordent parfois trop d'importance aux intérêts catégoriels qu'ils produisent des textes déséquilibrés, voulant satisfaire le plus grand monde. Ainsi l'élite ne gagne pas toujours à suivre le peuple. Et c'est bien parfois parce qu'elle manque de courage et de vision, c'est-à-dire lorsqu'elle ne fait pas ce que l'on est en droit d'attendre d'elle, qu'elle obtient des résultats médiocres.
Discours dangereux aussi parce que symptomatique d'une pensée creuse : la critique des décideurs vaut programme. Elle permet d'éluder les propositions alternatives.
Elle permet ensuite de caresser l'opinion dans le sens du poil. La critique de "l'établissement" entretient l'idée d'un complot général entretenu par les décideurs au préjudice des peuples.
Tout en reconnaissant que certains décideurs font parfois mal leur boulot, il est urgent aussi de dire que stigmatiser ainsi les "élites" est révélateur d'un discours qui fleure bon le populisme et la démagogie.