Problèmes d'identité

Publié le par sébastien

La note que j'ai écrite récemment sur la question de l'intégration de la Turquie en Europe a suscité beaucoup de commentaires sur le site d'Agoravox, qui a eu la gentillesse de le reprendre.

Des commentaires passionnés, jusqu'à l'agressivité parfois.

De la même manière, le débat sur le voile ou la question de la discrimination positive entraînent toujours une grande virulence dans les échanges.

Pourquoi cela ?

Parce que, dans chacun de ces dossiers, il est question d'identité :

- le voile pose la question de l'identité de la République : la laïcité, élément principal de l'identité républicaine, peut-elle être remise en cause ? En modifier le mode d'exercice, c'est bouleverser le visage de la République. On touche à l'intime. La réaction est forcément vive.

- la discrimination positive remet en cause, à son tour, un autre élément de l'identité de la République : l'égalité des chances. A nouveau, on touche à l'essentiel, c'est-à-dire à la marque de fabrique de la Nation. Le débat, ici aussi, ne peut qu'être vif.

- l'entrée de la Turquie dans l'Europe pose à nouveau une question d'identité : celle de l'Europe, bien sûr, mais aussi celle de la Turquie. Et, là encore, l'atteinte à l'intime, à ce qui définit par essence cet ensemble d'Etats ou l'ex empire ottoman, ne va pas sans susciter force réactions passionnées.

Il est légitime de répondre avec ardeur quand on se sent atteint au plus intime.

Mais, je crois qu'il est tout aussi légitime de soulever ces questions car elles sont fondamentales. Les nier serait écarter de l'analyse des réalités qui bâtissent le monde d'aujourd'hui.

Quelles sont ces réalités ? 

Les peuples ont un besoin presque vital de se retrouver autour de langues, de modes de vie, en somme, autour de cultures communes. Effet de balancier face à la mondialisation. La plupart des guerres, issues de la fin du communisme, sont ainsi des guerres identitaires (ex-Yougoslavie, Timor, ...).

Le renouveau des nationalismes s'explique de la même manière. A l'absence de frontières qui caractérise l'économie actuelle répond le "besoin de frontières" exprimé par les peuples un peu partout.

Dès lors, estimer que les identités s'évanouissent dans le métissage, produit de la mondialisation, me paraît une erreur.

On peut avoir une conception universaliste du monde, ce qui est mon cas, souhaiter les mêmes droits pour tous et partout, et avoir cependant conscience que le monde n'est pas qu'un, qu'il se caractérise aussi par une cohabitation de diverses altérités, que d'autres appellent "civilisations".

Vouloir fonder l'Europe sur la seule économie, sans prendre en compte ces questions identitaires, ce serait comme faire avancer une barque en ramant d'un seul côté, ou marcher sur une seule jambe. On progresserait, sûrement, mais à faible allure, au risque, si l'on n'y prend garde, de s'échouer ou de tomber.

Débattre sur les identités, sur l'altérité des peuples, cela passionne et cela dérange parce que cela touche au coeur et à des paramètres qu'il paraît difficile de modifier. Mais ce serait pire de méconnaître ce besoin des peuples, ce désir qui les pousse à vivre et à vouloir avancer avec ceux, d'abord, qui leur semblent proches.

Parler du projet européen sans parler d'identité européenne, cela n'aurait alors pas de sens, sauf à se méprendre sur l'état du monde d'aujourd'hui. On peut être universaliste sans cependant céder à la naïveté de penser que le monde n'est qu'un.

 

Publié dans Réflexions-idées

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Didier 08/09/2005 21:18

Complicité ! Voire. Cette envie de vivre ensemble passe t-elle obligatoirement par une définition identitaire ? Nous jouons un peu sur les mots. J'avoue ne pas avoir de réponse claire sur la question, je me méfie des tiroirs dans lesquels on classe les gens, c'est tout. Ce qui me parait sûr, c'est que la question nous est posée et que la multiplication des échanges, je veux dire des mouvements, la rend cruciale.

sébastien 08/09/2005 10:14

Mais, pour avoir "envie de vivre ensemble", comme vous le dîtes, ne faut-il pas justement se sentir unis par une complicité qui dépasse la seule adhésion à des textes ou à des principes ? That is the question !

Didier 07/09/2005 22:58

Les blogs ouvrent les débats et le votre un bon exemple. Passons sur les compliments, vous m'aurez compris.
Traiter les problèmes qui nous assaillent par une approche identitaire, je veux dire essayer d'y trouver des réponses par la définition de ce que nous avons en commun et que nous appelerons identité, me parait dangereux. J'y vois une simplification et peut être une "standardisation" qui ne répond pas à la complexité de nos problèmes. Je ne nie pas la question de l'identité mais je définis plus cette identité par le regard que l'Autre pose sur nous que par notre identité propre qui me parait multiple et par là difficile à définir. Je préfère regarder la question en demandant "avons nous vraiment envie de vivre ensemble ?" en avons nous le désir et la volonté ? je crains hélas que poser la question comme cela c'est aussi y répondre. devons nous baisser les bras pour autant ?

sébastien 04/09/2005 21:07

Contrairement à vous, je crois que la laïcité, qui est effectivement un exercice particulier de cohabitation des religions avec l'Etat, est propre à la France. La preuve, c'est que ce terme n'est pas traduit dans la plupart des autres langues ! C'est un caractère propre à ce pays. Ce qui explique la passion qui a accompagné le débat sur le voile. Si cela ne nous concernait pas au plus profond de nous-mêmes, en parlerions-nous avec autant de vigueur et de sérieux ?

Je parle de la question identitaire, parce que je me pose la question suivante, qui était l'objet de ma précédente note sur la Turquie : le sentiment d'une identité partagée constitue-t-il le socle nécessaire à la fondation d'un projet politique européen ?

Pour ma part, je crois que oui. Je crois qu'on est fort et qu'on a qqch à proposer au monde, dès lors que l'on est conscient nous-mêmes de partager qqch d'exemplaire et de fort.

Je me demande si l'élargissement à une autre culture, à une autre aire civilisationnelle, ne modifiera pas la substance de ce projet politique.

C'est une question. ce n'est pas une affirmation. L'intérêt des blogs c'est de lancer des débats. D'où ma question.

Bien sûr ce sentiment d'identité partagée peut se faire au travers d'institutions, de règles de fonctionnement, de critères communs. Mais je me demande si des règles de droit ont le même pouvoir de cimenter les peuples que l'adhésion à une culture commune, à un mode de pensée commun, etc ...

Encore une fois, ce sont des questions. Mais parler d'identité, comme je l'explique, expose aux critiques les plus vives, d'une part, parce qu'on touche au coeur des autres, d'autre part parce que l'on vit dans l'idée universaliste que tout le monde partout doit jouir des mêmes droits. Ce que je souhaite bien sûr en matière de démocratie et de droits de l'homme. Mais jouir de mêmes droits ne signifie pas forcément avoir une même vision du monde

Didier 03/09/2005 09:24

J'avoue honnetement que je ne comprends pas bien cette espèce d'obcession qu'ont beaucoup de gens et vous même si je vous comprends bien à assimiler laicité et République ? La laicité n'est pas une valeur, c'est un mode opératoire - la laicité n'est pas une fin en soi, c'est un mode opératoire entre la République française et les églises. La République Fédérale allemande est elle moins républicaine parce qu'il n'y a pas de séparation entre Eglise et Etat en Allemagne ? Je ne le pense pas. Donc n'érigeons pas la laicité en dogme.
Mais le plus interessant est votre approche des problèmes par la question identitaire. Le mot est dangereux à bien des égards car très subjectif finalement. La (les) guerre(s) yougoslave(s) sont elles identitaires comme vous le ditent ou bien nationalistes ? 100% des Kosovars ont ils la même identité - idem pour les Serbes. Bien sur que non? Ramener la question européenne à une question d'identité est une simplification sans doute dangereuse. Et on pourrait même dire que la force de l'Europe étant sa multi identité, pourquoi regarder cette question européenne par ce biais ? La question n'est elle pas plutot celle du respect . Respect des individus, respect des groupes, respect des diverses valeurs ? Respecter n'est pas préjuger des identités, n'est pas en définir leur contenu. Réclamer la définition d'une identité européenne, c'est peut être refuser l'Europe. D'ailleurs, y a t-il une fatalité à avoir une identité européenne ?