L'accoutumance à la connerie

Publié le par sébastien

Vous souvenez-vous du tohu-bohu médiatique qu'avait suscité la diffusion de la première émission de télé-réalité en France, "Loft Story" sur M6 ?

Trois "unes" successives du Monde. Les avis des experts en tous genres : du sociologue Kaufman à l'ancien premier ministre Balladur. Un papier vengeur de Patrick Le Lay, PDG de TF1, qui jurait, le coeur sur la main, que jamais, oh non jamais, sa chaîne ne s'abaisserait à diffuser de telles monstruosités.

Pas une conversation autour de la machine à café qui ne tourne autour de l'émission. Il y avait ceux qui déploraient la course à l'abîme ainsi programmée et ceux qui ne voyaient pas ce qu'il y avait de mal à filmer 24h/24 des personnes majeures et consentantes, étant entendu que chacun était libre de zapper si la chose lui déplaisait.

Bref, toute la France était "interpellée" par cette émission d'un nouveau genre.

Qu'en est-il aujourd'hui ?

Eh bien, il semble que l'on soit allé vers davantage de perversité encore mais que cela n'offusque plus personne.

On ne se contente plus de filmer des gens dans leur quotidien et de voir ce qui se passe. On invente les scénarios les plus pervers, la télé-réalité se met en scène : on tente de défaire des couples sur une île paradisiaque, on promet de l'argent à une jolie demoiselle si elle accepte de se marier avec le plus vulgaire des amants, on se gausse de "stars" sur le retour qui se vautrent dans la boue et sont prêts à s'humilier en prime time, puisque la fortune est à ce prix.

Et cela ne gêne plus grand monde. L'indifférence croît en même temps que la bêtise.

Qu'y a-t-il donc de différent dans la perception du public pour qu'il observe aujourd'hui avec dépit, indifférence ou humour, en tout cas avec détachement, ce qu'hier encore, le faisait monter sur ses grands chevaux au point d'écrire pour les plus armés des tribunes au vitriol ? De l'activisme d'hier à la passivité d'aujourd'hui, qu'y a-t-il donc de changé au royaume de la télécommande (le télespectateur) et des idées (l'intellectuel) ?

1) D'abord, ces émissions, pour la plupart, marchent. A condition de revisiter les concepts, dont la gamme paraît infinie, le télespectateur se prend au jeu. On tombe souvent "par hasard" dessus mais on regarde ! Et les chaînes encaissent la martingale des produits dérivés. Dès lors, critiquer ce qui est populaire et rentable n'est ni l'apanage des businessmen - Le Lay paraît bien loin de ses récriminations originelles - ni celui des leaders d'opinion - n'est-il pas devenu de bon ton de dire, lorsque l'on est homme politique de premier plan, que l'on apprécie la Star Ac' et qu'on en connaît tous les héros. La vulgarité d'hier devient la tendance d'aujourd'hui.

2) La presse elle-même paraît frileuse. En effet, elle se nourrit, elle-aussi, de ces succès d'audience. L'interview de tel ou tel héros de télé-réalité, la publication de tel ou tel reportage sur un nouveau concept, fera davantage vendre qu'une tribune au vitriol clouant au pilori ces sommets de bêtise. La presse populaire doit suivre le mouvement.

3) Quant à la presse "générale",  elle ne paraît plus considérer ce débat de manière aussi fondamentale qu'à ses débuts. La chose lui paraît entendue : le public est voyeuriste. La télé-réalité flatte ses penchants. C'est ainsi. Il n'y aurait pas grand chose à rajouter.

Ainsi, en à peine 5 ans, ce qui paraissait comme une vague alarmante s'est-elle muée en décor du quotidien, accepté dans l'indifférence. De la même manière que furent d'abord vilipendés puis acceptés les programmes de "reality-show" à la mode Pradel.

Dès lors, l'avenir nous réserve-t-il les mêmes scénarios : de nouveaux concepts, encore plus pervers, provoquant à nouveau le scandale, puis, en raison de leur succès, appelant davantage de considération ? Et jusqu'où notre frontière de l'acceptable sera-t-elle finalement repoussée ?

Observerons-nous demain dans notre pays ce qui se passe déjà à l'étranger, notamment aux Etats-Unis : programmes "destroy" de chirurgie esthétique, mise en scène du handicap (bachelor pour les nains), ... ?

Mes trop rares excursions à l'étranger me rendent pessimistes. Les programmes y sont encore plus vulgaires ou abêtissants que chez nous.

A l'aune de cette évolution, il ne reste plus alors qu'à espérer qu'un service public de télévision sera maintenu encore très longtemps pour garantir, sur certaines chaînes au moins, une certaine qualité de programmation, laquelle se marie aujourd'hui si difficilement avec le succès d'audience.

Il n'est pas suffisant de dire, ici comme ailleurs, que le client est roi. Qu'il est libre de regarder ou non. Un média qui occupe chaque jour, près de 4 heures, enfants, adolescents et adultes, n'est pas seulement un objet de loisir, c'est aussi un instrument de formation et c'est en cela qu'il appelle à la vigilance de la société tout entière.

Publié dans Réflexions-idées

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