Pour mieux comprendre la politique étrangère américaine

Publié le par sébastien

Lu "La guerre sans fin" de Bruno Tertrais.

L'auteur, spécialiste des relations internationales, nous livre dans ce court récit une description lucide sur la politique étrangère américaine actuelle : sur ceux qui la font et sur ses objectifs.

C'est une lecture utile parce qu'elle met définitivement à mal les clichés qui sont véhiculés ici ou là :

1) la guerre en Irak n'est pas une guerre pour le pétrole : les Etats-Unis continuent de développer une stratégie d'approvisionnements diversifiés qui ne nécessite nullement une intervention de la sorte. Et, même si l'Amérique avait besoin de cet or noir, il serait mille fois plus intelligent de négocier, plutôt que de faire la guerre.

2) il convient de relativiser le discours de Bush sur "l'axe du mal" et donc d'éviter de croire que les pays visés (Irak, Iran et Corée du Nord) subiront tous trois le même sort :

a) les pays désignés sont des exemples de pays dangereux car ils allient une doctrine totalitaire avec la possession d'armes de destruction massive ; mais nulle part dans son discours Bush propose un même traitement pour ces trois cibles ;

b) Un même traitement est d'autant moins probable que l'Iran est devenu incontournable pour la stabilité de la région : il a une influence particulière dans la construction du nouvel Irak à majorité chiite et dans celle d'un Afghanistan à forte minorité chiite également ;

c) enfin, les Etats-Unis devront à terme revoir leurs alliances avec les pays sunnites que sont le Pakistan et l'Arabie saoudite dans lesquels les disciples de Ben Laden sont particulièrement implantés. Dans ce contexte, l'Iran peut devenir l'objet d'une alliance éventuelle. Il est vrai, toutefois, que le livre de Tertrais a été écrit avant l'élection du nouveau président iranien, ultraconservateur, ce qui bouleverse un peu l'idée d'une nouvelle alliance de ce type.

3) Le livre de Tertrais est aussi passionnant parce qu'il montre comment se construit la politique étrangère à Washington. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, elle est tout sauf homogène. Les courants de pensée sont divers, y compris dans la majorité républicaine, qui se partage entre néo-conservateurs, venus de la gauche et aujourd'hui majoritairement au pouvoir, réalistes sur le mode Kissinger pour qui la souveraineté des Etats est indépassable, et enfin fondamentalistes soucieux de porter, par la force s'il le faut, la bonne parole évangéliste.

Que l'administration Bush vienne à récolter de mauvais résultats et une autre doctrine viendra à prendre l'avantage. A la tentation de l'empire, pourra succéder le repli sur la nation. Aux Etats-Unis, en politique étrangère comme pour tout, rien n'est définitif, tout est réversible, c'est le pragmatisme qui est à l'oeuvre plus que les idéologies.

4) Enfin, dernier aspect intéressant du livre de Tertrais, la description du phénomène qui a vu d'anciens démocrates, voire des membres de l'extrême-gauche, rejoindre les rangs dans les années 1980 des néo-conservateurs, soucieux de répandre la démocratie et les droits de l'homme par la force.

Un phénomène qui explique mieux les prises de position de certains Français lors de la dernière guerre d'Irak qui, peu nombreux il est vrai, soutenaient les Etats-Unis au nom des droits de l'homme (Bernard Koucher, Romain Goupil, André Glucksman, ...). Les anciens gauchistes et les néoconservateurs partagent un même idéal internationaliste.

Bref, une excellente lecture pour éviter de répéter banalités et clichés dans nos futurs repas de famille !

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sébastien 08/07/2005 12:04

C'est très pragmatique, au contraire, que d'aller mettre sur la gueule à quelqu'un à qui on peut le faire facilement et dont on peut retirer une grande charge symbolique !

Evidemment, la politique étrangère américaine n'est ni totalement idéaliste ni totalement pragmatique, ou plutôt réaliste. Il faut parfois naturellement faire des choses peu recommandables.

Mais il y a un idéal qui est de dire : on ne se fait pas la guerre entre démocraties, donc il faut la répandre. C'est l'objectif. Après, bien sûr, il y a le choc des réalités.

Alexandre 08/07/2005 11:20

"pragmatique : fondé sur l'action, la pratique et cautionné par l'efficacité" (Larousse).
Un pragmatique ne se nourrit pas de symboles mais de résultats, et encore moins lorsque le symbole lui coûte des dizaines de milliards de dollars.

Tu n'es pourtant pas sans ignorer que Dick Cheney, à la tête d'une commission de réflexion stratégique sur la politique énergétique des USA, avait échafaudé avant septembre 2001, des scénarii d'invasion de l'Irak.

Tu n'ignores pas non plus que la volonté d'extension sûrement sincère de la démocratie par les américains est souvent mise de côté dès qu'elle risque de s'inscrire en opposition à des intérêts américains concrets, et que certaines officines US financées au niveau fédérale ont peu de scrupules à stimuler le renversement de démocraties dangereuses pour l'installation de dictatures bienveillantes à leur égard.
Ce n'est pas une condamnation, c'est l'expression-même du mot pragmatisme : tu peux avoir de grandes idées, sincères, des valeurs profondément ancrées, mais tu sais les mettre de côté pour servir tes intérêts.

Un objectif de stabiliser la région ? assurément, mais pas pour installer la démocratie (combien de dictatures les américains favorisent-ils dans le monde...), mais pour montrer à tous les pays du Moyen-Orient qu'il faut compter avec eux, et qu'ils peuvent projeter 400 000 GIs s'ils bougent une oreille. La Syrie l'a d'ailleurs vite compris, quelques mois après la prise de Bagdad jusqu'à leur récent retrait du Liban. Les Saoudiens aussi, du reste, qui ne se posent plus la question de fermer les bases US sur leur sol...

Non vraiment, si l'administration américaine avait voulu des symboles, elle aurait pris Ben Laden... Si elle avait voulu défendre les peuples opprimés, elle aurait orienté ses priorités sur le Darfour. Pas l'Irak.

Et encore une fois, je ne souhaite pas condamner les USA, qui restent quoiqu'on en dise un facteur déterminant de stabilisation dans le monde, mais de là à les faire plus beau qu'ils ne sont...




sébastien 07/07/2005 17:54

Pour moi, la guerre en Irak est d'abord une guerre symbolique :
- après 9/11, il fallait faire tomber un symbole fort : Saddam était une proie de choix, c'est l'incarnation du Mal pour les américains. Saddam hirsute à la télé aux mains des américains, c'est l'image qui venge le crime, bien plus que la chute de kaboul. A l'image des tours qui s'effondrent, il fallait opposer une image ausi forte ;
- je crois, ensuite, que les américains étaient vraiment sincères dans leur projet de démocratisation de la région, de faire un exemple. Cela nous paraît formidablement naïf, mais je suis convaincu qu'ils y croyaient.

Alexandre 07/07/2005 14:24

Ooops... fausse manoeuvre !
Je reprends donc,
Ta modestie t'honore, mais peux-tu me (nous) donner ta vision des raisons ayant poussé les américains à envahir l'Irak (et pas un autre pays) ?

Cette question est centrale, je crois.

Alexandre 07/07/2005 14:21

Ta modestie t'honore, mais peux-tu me (nous) donner ta vision des raisons ayant poussé les américa