La trahison des élites : un discours convenu

Publié le par sébastien

Ce blog, vous l'aurez peut-être remarqué, prend souvent un malin plaisir à aller contre l'opinion commune. A se distinguer des discours qui font la mode.

Ainsi, il m'est arrivé d'écrire que le référendum était davantage une illusion de la démocratie plutôt que son exercice authentique, que la revendication d'une spécificité communautaire reflétait davantage un discours intolérant plutôt qu'une attitude d'ouverture, ou bien encore que ma résolution pour l'égalité de droits pour les homos ne s'accompagnait pas pour autant d'une demande de visibilité spécifique.

Aujourd'hui, je voudrais m'opposer à un autre discours convenu qui tend à faire florès : les élites seraient éloignées du peuple, et ne comprenant pas le quotidien des gens, ils en seraient réduits à faire des textes hors de propos. Ils vivraient hors des réalités, se complaisant dans des privilèges dont eux-seuls pourraient profiter, parlant une langue si absconse qu'eux-seuls pourraient la comprendre.

Non seulement ce discours est faux, mais en plus il est dangereux.

Faux, car :

- les élites ne vivent pas en dehors des réalités : faut-il rappeler que plus de 80% des parisiens viennent de province, qu'ils y ont de la famille, dont plusieurs membres vivent dans le quotidien du chômage et des fins de mois difficiles. Entre les élites et le peuple, il n'y a pas cette étanchéité parfaite qu'on voudrait nous faire croire ;

- les élites, dont il faut comprendre que ce sont en fait les décideurs ou les leaders d'opinion, sont sans cesse en train de composer avec les représentants du peuple : c'est justement parce qu'ils accordent parfois trop d'importance aux intérêts catégoriels qu'ils produisent des textes déséquilibrés, voulant satisfaire le plus grand monde. Ainsi l'élite ne gagne pas toujours à suivre le peuple. Et c'est bien parfois parce qu'elle manque de courage et de vision, c'est-à-dire lorsqu'elle ne fait pas ce que l'on est en droit d'attendre d'elle, qu'elle obtient des résultats médiocres.

Discours dangereux aussi parce que symptomatique d'une pensée creuse : la critique des décideurs vaut programme. Elle permet d'éluder les propositions alternatives.

Elle permet ensuite de caresser l'opinion dans le sens du poil. La critique de "l'établissement" entretient l'idée d'un complot général entretenu par les décideurs au préjudice des peuples.

Tout en reconnaissant que certains décideurs font parfois mal leur boulot, il est urgent aussi de dire que stigmatiser ainsi les "élites" est révélateur d'un discours qui fleure bon le populisme et la démagogie.

Publié dans coups de gueule

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Alexandre 13/06/2005 11:53

Cher Ali Baba,
Ta question est très intéressante et résume fort bien l'extrême difficulté (l'impasse ?)dans laquelle se trouve l'Europe aujourd'hui.

En tant que regroupement d'Etats-nations, l'unanimité est requise dans son mode de gouvernance pour toutes les décisions importantes (le TCE ne faisait d'ailleurs que reprendre ces principes existants dans ses modalités de révision).
Oui mais voilà, la ratification ratée du TCE montre que ce fonctionnement à double unanimité trouve ses limites dans une Europe de plus en plus large... (je reconnais la dimension paradoxale de cette dernière remarque, mais elle n'en est pas moins exacte).

Alors que faire ?

De mon humble point de vue, l'erreur de base vient du cahier des charges donnés aux conventionnels ayant préparé le TCE : ce n'est pas que leur travail a été mauvais, c'est qu'on (ce "On" n'est-il pas eux-même ?)leur a donné à faire un travail impossible !

Vouloir regrouper, simplifier, synthétiser une somme de traités économiques antérieurs, en y adjoignant les bases d'une reconnaissance et d'un fonctionnement politique, c'est pêcher par orgueil !
C'est viser deux cibles avec une seule balle... Et comme souvent dans ces cas-là, les deux cibles ont été ratée !

Oui, construire une Europe politique est indispensable et suppose de dépasser la seule intégration économique initiée depuis le début la construction européenne !

Oui, cette dimension politique ne peut se construire que patiemment, en grignotant sur le "plus petit dénominateur commun" (en l'espèce, aucun autre choix 'démocratique' possible).

Non, cette dimension politique n'est pas consubstantielle à une uniformisation (figée) de la politique économique de l'UE : aucune nécessité de traiter ces deux aspects dans un seul et même texte, voire même nécessité de ne pas le faire !

Oui, il faut donc réduire les ambitions d'une Constitution Européenne à ériger son mode de gouvernance, le fonctionnement et les prérogativers respectives de ses organes politiques, le tout, si possible, dans le respect de la démocratie...

En d'autres termes, pour sortir l'UE de l'engrenage immobiliste dans lequel est depuis un petit bout de temps, il faut une réponse politique -et exclusivement politique- sur son mode de fonctionnement futur... Et c'est déjà un vaste sujet sur lequel obtenir un consensus.

Quant aux politiques économiques, cette future constitution aura pour noble ambition (comme toutes les constitutions) de définir comment elles se déterminent, et non pas les déterminer : énorme nuance.

Voilà, mais se discours ambiance 'Plan B' est déjà tenu par certains Fabiusiens (dont je ne suis pas, NDLR) et nombres d'observateurs européens.

En espérant avoir répondu à ta question, sans autre forme de désespérance !

Bien à toi, Ali Baba.
Alex

Ali Baba 09/06/2005 19:00

Alexandre, on a déjà mis une éternité à mettre d'accord 25 bonshommes sur un texte... comment veux-tu parvenir à envisager plusieurs textes, dont de surcroît l'un pourra être rejeté par un pays et l'autre par un autre... et après, comment faire ? Non, franchement je ne vois pas. À moins de se contenter du moindre dénominateur commun, ce qui de fait ferait stagner l'Europe, alors qu'elle a plutôt besoin d'initiatives courageuses.

Alexandre 07/06/2005 15:41

Quelques petits commentaires sur la très intéressante note de réflexions de Flavien.

En préambule, je ne crois pas juste de trop "relativiser" l'écart 55/45 issue du référendum, compte tenu à la fois du ton de la campagne (dramatisation des conséquences du Non), du déséquilibre de la voix au chapitre entre les deux camps(personne ne s'est offusqué de ce déséquilibre orchestré par le CSA, cette atonie étant peu être la plus déconcertante...) et du fait que tous les grands partis ont fait corps pour le Oui.
Quels auraient été les scores respectifs si un débat démocratique serein avait eu lieu en France... Spéculation inutile mais issue probable.

Mon deuxième commentaire est relatif à l'inquiétude de Flavien sur les "nouvelles exigences démocratiques" et l'impasse pratique vers laquelles elles mèneraient...
J'avoue ne pas saisir l'impératif du changement de mode opératoire a priori dénoncé par Flavien : le fait que le référendum est abouti à un rejet du TEC n'implique pas forcément qu'il faille revisiter le fonctionnement complet de l'Europe.
Les enseignements doivent sûrement être :
1) On doit -à juste titre- s'interroger précisément sur l'identité des futurs rédacteurs d'un nouveau projet (sans qu'une Constituante ne représente automatiquement la panacée).
2)Ceux-ci doivent indéniablement prendre en compte le précédent échec de la validation du texte, au moins en France et aux Pays-Bas.
3)Les représentants des différents peuples doivent également mesurer la possibilité de valider le projet démocratiquement dans leur propre pays (la mention "Bon pour le principe de l'Europe" ne vaut plus Quitus !).

En d'autres termes -et c'est de mon point de vue l'élément le plus positif de ce référendum- cette crise force le pouvoir européen (soyons clairs : conseils, commision & parlement) à ne pas se contenter du consensus entre eux mais à définir des modes de fonctionnement et des projets qui ont le plus de rallier les peuples derrière cette formidable idée qu'est l'Europe.

Les politiques européens et nationaux ne peuvent être des enfants de 5 ans qui boudent parceque le suffrage universel leur a dit Non !

Je trouve déjà parfaitement inacceptable qu'ils n'aient pas envisagé réellement le scénario qui se produit (rejet par un ou plusieurs pays de l'Union...)ou que l'on se trouve soit disant dans une situation de blocage...

En politique, on est supposé jouer aux échecs, pas aux dames, et encore moins au Poker !

AL1 04/06/2005 16:06

En cette période d'examen, je ne dirai pas, Flavien, que ton travail vaut 20/20 mais une note élevée qui te vaudrait une mention "Trés bien"... Et pour finir, dire qu'effectivement les 66 millions de Français (ou 450 millions d'Européens) auraient du mal en travaillant ensemble à réfléchir et à faire un texte constitutionnel qui tienne la route. Place pour cela à notre élite (gouvernement, élus et autres représentants de la société civile)... Le problème est qu'ici depuis quelques années nos dirigeants de tout poil ne sont plus représentatifs de l'électorat français (il n'y qu'à voir les résultats des derniers scrutins) et ne sont plus en phase avec les besoins et attentes exprimés par la population... D'autre part, alors que l'Europe s'était construite petit à petit depuis 50 ans, elle a pris (trop vite) ces dernières années une dimension trop importante pour ses instutitions. Au lieu de soigner aujourd'hui le malade (potentiel), peut-être aurait-il fallu hier faire du préventif en réfléchissant à cette constitution avant l'intégration des 10 ou 12 derniers pays... Pour sûr le débat là-dessus ne devrait pas s'éteindre de sitôt.

Flavien 04/06/2005 00:48

Merci Sébastien pour ce commentaire que je pourrais signer des deux mains, nonobstant les observations qui tendent, parfois à juste titre, à le relativiser. Il a le mérite de signaler de façon simple et directe l'existence d'un problème particulièrement complexe et de nature à soulever de considérables difficultés.
Je commencerai par souligner à Alexandre que le fait que nos gouvernants auraient fait un choix radicalement inverse des 55 % d'opposants à la constitution ne prouve nullement qu'ils sont éloignés du peuple, tout au plus de 55 % des votants, d'une part, et permet seulement d'établir qu'ils ne partagent pas l'opinion de ces 55 % de votants d'autre part. Je pense qu'il n'est pas utile d'enfoncer le clou à cet égard en soulignant, en outre, que ces 55 % de votants sont loin de partager le même avis.
Un fait peut donc être simple et non contestable sans pour autant recevoir une interprétation parfaitement univoque.
Vous pourriez, certes, me rétorquer que compte tenu de la structuration sociologique du vote, les 45 % de personnes ayant voté oui, dont je suis, sont tout autant déconnectés de la réalité que les hommes politiques…mais vous vous heurteriez rapidement à d’incommensurables difficultés.
Cette petite introduction ne remet nullement en cause la réalité du constat opéré, la désaffection du « peuple » à l’égard du personnel politique, ni la véracité des explications que vous avancez. Il est en particulier certain que l’exercice continu sur une longue période du pouvoir, dans les conditions que vous décrivez, affecte nécessairement la perception de la réalité, bien plus à mon avis d’ailleurs que l’origine sociale voire la formation des intéressés. Je précise toutefois que je ne suis guère un fan de l’ENA ni des poulinières en général…mais je laisse cela aux héritiers de Bourdieu.
Je voudrais simplement vous faire observer que, ce faisant, tous les éléments que vous avancez concernent les jugés, savoir les gouvernants, sans s’attarder sur les juges, savoir les gouvernés. Vous avez en outre une nette tendance à trouver des justifications à cette désaffection sans vous attarder sur l’examen ni sur ses motivations profondes ni sur ses très fâcheuses conséquences.
Parmi les très fâcheuses conséquences d’une attitude « par principe » défiante à l’égard des gouvernants, Sébastien pointe à juste titre les dérives populistes et demeure ce faisant soft et poli. À mes yeux, le débat sur la constitution permet de cerner un autre danger.
Une chose me paraît particulièrement ressortir, entre autres, de ce débat. Jusqu’à présent, la théorie du complot des élites était l’antienne favorite des extrêmes, de gauche comme de droite. Je ne pense pas devoir insister à cet égard. La nouveauté avec ce référendum, c’est que cette théorie a fini par contaminer une partie de l’électorat non-extrémiste.
Le vote négatif non extrémiste, principalement de gauche, qui a pris sa source dans la dénonciation d’une « propagande » prétendument orchestrée par « l’establishment », ce qui est significatif, dénonce haut et fort les élites, politiques, médiatiques, économiques, accusées d’avoir cherché à les tromper (c’est bien sûr une simplification), qui sur le plan constitutionnel, qui sur le plan économique, qui sur le plan politique, qui pour ce que le traité constitutionnalisait, qui pour ce qu’il ne constitutionnalisait pas.
Je n’entends pas discuter maintenant de la véracité de cette thématique, et encore moins de la légitimité du refus de la constitution, mais simplement montrer que, à travers ces dénonciations, un cap a été franchi dans l’intensité des exigences démocratiques d’une partie de nos concitoyens. Il n’est plus seulement exigé que le référendum soit le mode « naturel » de ratification des choix démocratiques fondamentaux. Il est exigé que le peuple soit associé directement à la définition de l’ensemble des orientations fondamentales. Et cette exigence ne souffre aucune discussion, semble-t-il.
L’on peut se féliciter d’un certain point de vue, c’est ce qui est généralement fait, de cette renaissance démocratique, l’intensité du débat témoignant de la vitalité de notre démocratie. Je ne crache pas non plus dessus.
Mais il demeure que ces exigences posent néanmoins de très sérieux problèmes qui, apparemment, n’ont guère suscité de commentaires jusqu’à présent.
Le premier problème que l’on peut identifier est d’ordre pratique : comment fait t-on pour associer le peuple à un tel exercice ? Doit-on faire circuler un cahier de doléances pour recueillir le sentiment de chaque intéressé sur l’avenir de l’Europe ? D’aucuns soulignent qu’il suffit de convoquer une constituante. Bonne idée, sauf qu’elle a été rejetée par certains de nos partenaires. À supposer qu’on fasse une constituante pour la France seulement, il faut encore déterminer qui la composera et ce qu’on fera de ses travaux. La constitution de la constituante suppose une élection, dont devraient, a priori, être exclues, toutes les personnes ayant déjà des mandats électifs, sauf à contredire ce que l’on veut précisément éviter, susceptible de fournir la représentation la plus stricte de toutes les tendances de l’opinion. Je suggère une proportionnelle intégrale.
Je vous laisse imaginer la foire d’empoigne que constitueraient les réunions d’une telle assemblée, ainsi que l’accueil qui serait réservé par les autres peuples européens à l’improbable fruit qu’elle enfanterait.

Vous l’aurez compris, je suis un grand déçu de cette grande consultation populaire. Mais ma déception est moins grande que mon inquiétude. Il est certes amusant de cracher sur la gueule du personnel politique en dénonçant son autisme, son incompétence, sa veulerie, sa traîtrise, son indifférence aux malheurs du peuple, que sais-je, en particulier en restant dans les généralités. Je ne conteste à personne le droit de considérer qu’il est parfaitement compétent pour trancher l’ensemble des problèmes d’ordre politiques, constitutionnels, juridiques, économiques, sociaux… que pose la rédaction d’un traité européen. Je me bornerai à indiquer à cet égard que, en règle générale, si je veux faire réparer ma voiture (japonaise), je ne la confie pas à un plombier (polonais, bien sûr.)
Il me paraissait donc normal de confier la préparation du projet européen à nos gouvernants, a priori élus démocratiquement, sachant que les gouvernés pouvaient valider ledit projet, directement par référendum comme en France, ou indirectement par la voie parlementaire, pour un motif ou pour un autre. Je ne m’attendais pas à une victoire éclatante, mais je ne m’attendais pas non plus à ce qu’il soit rejeté pour crime de lèse-démocratie.
Je me console néanmoins dans la mesure où, enfin, l’Europe a fait irruption dans le débat public. D’aucuns estiment que cela signe la fin de son développement. Je m’interroge…