Les croyances personnelles supérieures aux droits collectifs ?

Publié le par sébastien

L'article que j'ai rédigé à la suite de l'interdiction de la campagne d'affichage de Marithé et François Girbaud a suscité plusieurs commentaires, certains soutenant mon propos, d'autres au contraire le désapprouvant.

Je souhaite reprendre ce débat car je le crois important.

D'un certain point de vue, il est au coeur du message que je souhaite transmettre sur ce blog.

Quel est-il ce message ?

C'est l'idée que les différentes identités qui nous constituent, que les diverses croyances qui nous habitent, doivent être reconnues et respectées, en étant mises sur un pied d'égalité au regard de la loi commune. En ne faisant pas prévaloir une identité sur une autre, il s'agit de développer le sentiment d'appartenance à une communauté plus large, nationale aujourd'hui, européenne demain, universelle un jour prochain, peut-être.

Favoriser ainsi le sentiment d'appartenance à une communauté de destin, plutôt que d'encourager les tentations communautaristes, diverses et variées.

C'est la raison pour laquelle, par exemple, je souhaite une égalité de droits pour les couples homosexuels. La quête de l'égalité, c'est la quête de l'indifférence. C'est la volonté de voir reconnue une citoyenneté pleine et entière. C'est la lutte aussi contre les communautarismes qui n'espèrent se réaliser qu'en marge de la société.

C'est la raison pour laquelle, également, je plaide pour le respect effectif du principe de laïcité qui met sur un pied d'égalité toutes les croyances. Là encore, la même idée : assurer une égale reconnaissance des identités particulières afin de renforcer le sentiment d'appartenance à une communauté de destin, plus large.

En quoi, précisément, la décision du TGI de Paris met-elle à mal, à mes yeux, cette ambition ?

C'est que, justement, elle fait prévaloir des croyances personnelles sur des principes collectifs. Elle considère que le droit de croire en des épisodes que l'on estime fondateurs de l'histoire chrétienne et le droit de ne les voir point détournés ou utilisés par la publicité l'emportent sur la liberté d'expression.

Certes, comme le dit Pierre, "la liberté des uns s'arrête là où commence celle des autres". La frontière est bien sûr nécessaire pour fixer l'interdit. Mais ici elle me paraît mal placée. Elle privilégie, en effet, l'idée que des croyances personnelles, qui n'émanent que de soi, sont supérieures à des principes collectifs, telle la liberté d'expression, reconnus par tous et pour tous. Elle fait primer l'intime sur les préférences collectives.

C'est tout le contraire du message que j'aimerais partager sur ce blog.

Naturellement, le respect des religions va de soi. La tolérance à leur endroit est indispensable. Ce respect, c'est le droit pour chacun de pratiquer sa foi en toute liberté, sans entrave. A l'inverse, ce respect ne saurait entraver le droit à la création artistique, le droit à la caricature et à la liberté d'expression.

Or, dans cette affaire, j'ai le sentiment qu'on est allé trop loin. Mais pas dans le sens indiqué par le juge. Dans le sens, au contraire, d'un renforcement du poids du religieux dans la société, de sorte que l'équilibre voulu par le respect du principe de laïcité est remis en cause.

Car, respecter le principe de laïcité, c'est aussi respecter le droit dont disposent certains de ne pas croire. Or, en imposant à tous des dogmes, sur lesquels la caricature ou la critique ne pourraient s'exercer, on m'interdit, en tant qu'athée, le droit de ne pas croire. On m'impose une vérité qui n'est pas la mienne. La laïcité, c'est l'impossibilité de faire prévaloir une vérité sur une autre. Ce principe est bel et bien ici remis en cause. 

Ainsi, même si je regrette d'avoir pu écrire, sous le coup de l'émotion, des propos qui ont pu blesser - ce dont je m'excuse - il reste que, sur le fond, cette décision me navre et, à un certain point, m'inquiète car ne témoigne-t-elle pas, à son tour, de la progression du fait religieux dans la sphère publique ?

Ne faut-il pas voir dans cet épisode bien plus qu'une anecdote, mais au contraire le signe précurseur d'un retour de la morale religieuse comme critère d'organisation de la vie collective, à l'image de ce que l'on observe aujourd'hui outre-atlantique ?

Publié dans Réflexions-idées

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Énée 18/03/2005 16:30

Bon, alors... Si tu trouves ça drôle, c'est que tu fais parti des "ultra-libéraux", et on ne peut contrer facilement un "radicaliste"...

Je reconnais que ça me ferait aussi rire dans Charlie Hebdo ou dans le Canard, mais en vrai pub 4x3 sur les murs de Paris, je trouverai l'annonceur bien peu respectueux des croyances d'autrui, et à ce titre, lui couperai la chique illico...

Bon, ce n'est que mon point de vue !

Bonne continuation pour ce BLOG bien sympa.

sebastien 18/03/2005 14:47

Moi, je trouve ça super drôle en tout cas !

Je ne souhaiterais pas que ces publicités soient interdites. Si tu t'es baladé un peu sur mon site, tu auras vu que je suis plutôt "libéral" !

Respecter les religions, pour moi, c'est leur permettre d'être pratiquées librement, sans entrave. Ce n'est pas interdire aux autres leur caricature, fût-elle de mauvais goût.

En la matière, ma religion est faite !

Énée 18/03/2005 11:27

Comme nous avons échangé sur ce sujet sur le Blog de michel-édouard E.Leclerc, ce qui m'a permis de venir consulté ton site (fort bien fait, au demeurant), je souhaitais juste ajouter quelques boutades à nos divergences de vue sur le sujet de la soi-disante censure de la Cène:
comme évoqué, je ne veux remettre en cause l'émoi des catholiques sincères qui voient un détournement d'un fait majeur de leurs croyances religieuses pour des visées bassement commerciales et de communication...
Mais, déplaçons un tout petit peu le débat pour voir si tu défends toujours la "liberté d'expression" (de mon point de vue, on devrait parler de "liberté de faire de la pub"... et c'est très différent): que dirais-tu d'une bonne petite affiche 4x3 dans Paris figurant une femme en tchador ou en burka vantant les mérite d'une crème solaire "réellement discrète et efficace" ?
Et que dire d'une photo dans une synagogue en plongée sur une rangée de Kipas avec un slogan du type "Ne tentez plus de cacher votre dégarni : essayer Minoxidil... Rapidement !"

Peut être drôle pour certains, mais shocking pour d'autres, n'est-ce-pas ?

Serais-tu offusqué si un tribunal interdisait ce type de détournement à des fins publicitaires ?

sebastien 16/03/2005 10:28

VAD : La frontière que vous suggérez ne me paraît pas souhaitable. Je ne crois pas qu'elle doive s'opérer entre d'un côté ce qui relève du commerce, et qui serait interdit, et de l'autre ce qui relève de l'art ou de l'opinion, qui serait autorisé.

Justement, parce ce que cette frontière est tout sauf nette :
- d'une part, l'art est aussi un commerce : il existe des marchands d'art !
- d'autre part, une campagne commerciale peut aussi marquer l'histoire de l'art : certaines publicités, par leur recherche esthétique, peuvent s'apparenter à un travail artistique.

Ainsi, l'idée que la liberté d'opinion ne doive s'exercer qu'en fonction des objectifs que l'on poursuit, certains paraissant plus nobles que d'autres (en quoi d'ailleurs l'art serait-il plus noble que le commerce ?), me paraît une restriction forcément subjective. Comment définir ces objectifs ? Et qui pour les définir ?

Il reviendra au juge de les fixer, ce qui ne me paraît pas souhaitable, vous l'aurez compris !

Comme je l'ai écrit, dans ma précédente note, il est d'autant moins nécessaire de fixer une nouvelle frontière que celle-ci existe déjà : c'est le respect du principe de laïcité.

D'abord, parce que c'est un principe collectif, reconnu par tous et pour tous. Ce n'est pas une frontière reconnue par un juge à un moment donné.

Ensuite, cette frontière n'est pas floue : elle met sur un pied d'égalité toutes les croyances, de sorte qu'aucune vérité intime ne saurait prévaloir sur les autres.

Dans l'affaire qui nous concerne, cette frontière me semble être dépassée puisque le juge décide que la liberté d'expression ne saurait s'exercer sur un dogme qui relève de l'intime.

Bref, pour moi, nulle définition de frontière nouvelle nécessaire.

Pierre : je ne souhaite naturellement pas ignorer le fait religieux. Et je suis convaincu que ceux qui croient ont de la chance : ils n'ont pas à se convaincre, tels les athées comme moi, de n'être plus rien pour l'éternité !

Je souhaite simplement que la croyance intime ne constitue pas un critère d'organisation de la vie collective. Qu'elle ne soit pas supérieure aux libertés reconnues à tous, au rang desquelles figurent la liberté d'expression et le droit à la caricature.

Mais vous avez raison, nous sommes moins en désaccord sur les principes que sur leur application. Attendons la décision en appel !


PBi 16/03/2005 09:13

Je respecte votre opinion telle que vous l'exprimez de manière mesurée et éqyuilibrée dans cette nouvelle note et je me sens en accord avec votre conception de la laïcité.
Là où nous divergeons, c'est sur les limites du droit à la caricature. Je crois qu'il n'est pas acceptable de blesser les convictions intimes et respectables des gens pour des motifs commerciaux. J'admets parfaitement en revanche, dans le cadre de la liberté d'expression, que ces convictions puissent être discutées et controversées publiquement au moyen d'échanges d'arguments et par la confontation des idées.
Il me semble difficile par ailleurs d'ignorer le fait religieux quand, sans parler des autres religions, soixante pour cent des Français se reconnaissent dans le christianisme. Pour autant la plupart de ces chrétiens considèrent que la laïcité est un principe fondamental d'organisation de la vie en société qu'il faut absolument préserver, comme vient encore récemment de le rappeler le Pape Jean-Paul II. Vous ne trouverez pas en France -heureusement!- beaucoup de fondamentalistes du type de ceux qui soutiennent George Bush!