Quel projet pour l'Europe : se rassembler ou se ressembler ?

Publié le par sébastien

Dans un article publié dans "Le Figaro" ce weekend, VGE propose de fixer les frontières de l'Europe en invoquant, pour ce faire, 2 critères : un critère géographique et un critère historico-culturel.

Le critère géographique conduit à rejeter la Russie et la Turquie, la première parce qu'elle donne sur le Pacifique, la seconde parce qu'elle est majoritairement en Asie.

Le critère historico-culturel conduit, lui, à rejeter tous les pays qui ne partagent pas au moins deux des éléments suivants : un héritage culturel (la civilisation gréco-latine), religieux (les racines chrétiennes, catholiques, protestantes et orthodoxes), et humaniste (les Lumières).

L'usage de ces critères permettra de dessiner une "Europe européenne" ayant une identité culturelle commune.

Car, c'est bien là tout l'intérêt du débat : pour avancer et peser dans le monde, l'Europe doit avoir une identité forte à faire valoir. Sans identité commune, l'Europe sera d'abord mue par les intérêts nationaux et nul espoir, dès lors, de la voir émerger au rang de puissance mondiale.

Pour VGE, l'identité se fonde sur la géographie et sur l'histoire : les Européens doivent avoir le sentiment de partager un même sol et un même vécu. 

Bref, pour avancer, les européens devraient d'abord se "ressembler".

De l'autre côté, c'est-à-dire chez les partisans de l'entrée de la Turquie ou de la Russie dans l'Union, on partage le même postulat : effectivement, les Européens doivent partager une identité commune. C'est la condition d'une Europe forte.

Mais, les critères ici sont différents. Ce sont, en quelque sorte, les critères dits de Copenhague qui permettent de valider ou non la candidature d'un pays à l'Union : faire le choix de la démocratie, de l'économie de marché, du respect des minorités. Nulle obligation pour ce qui concerne la situation géographique ou l'héritage historico-culturel.

Pour ces Européens-là, ce qui compte, c'est moins de se ressembler, que de se "rassembler" autour d'idéaux humanistes qui n'ont que faire de l'histoire et de la géographie.

Lequel de ces deux modèles est en train de l'emporter aujourd'hui ?

A l'évidence, le second a pris de l'avance puisque les critères de Copenhague président à l'examen de toute nouvelle candidature.

Les promoteurs du premier modèle, à l'image de VGE, mettent en garde, critiquent, commentent mais force est de constater que leur analyse n'est pas celle qui prévaut aujourd'hui lorsqu'il s'agit d'encadrer l'élargissement de l'Union.

Et que prévoit la Constitution en la matière ?

Elle semble davantage favorable aux tenants du second scénario.

L'article I-58 précise ainsi que "l'Union est ouverte à tous les Etats européens qui respectent ses valeurs".

Les tenants de l'Europe qui se "ressemble" se satisfairont de ce que l'Europe se limite aux Etats européens ! Mais, ils déploreront l'absence de précision sur la géographie ou sur l'héritage historico-culturel.

Les promoteurs de l'Europe qui se "rassemble" apprécieront la seule mention aux "valeurs" comme critère d'adhésion à l'Union.

Cette écriture, suffisamment ambigüe pour contenter tout le monde, peut entraîner l'adoption du Traité, puisque celle-ci exige l'unanimité, mais elle révèle aussi l'absence de choix véritable sur ce que doit être l'Europe demain.

Doit-elle unir des peuples qui se ressemblent, par la perception d'une histoire et d'une géographie communes, ou doit-elle rassembler des Etats unis au-delà de leurs différences par des valeurs qui les transcendent ?

Pour ma part, j'opte pour la seconde solution :

- je ne crois pas en l'existence d'une "Europe identitaire" pour reprendre l'expression de VGE : quelle identité commune partage-t-on quand on parle 21 langues  ou que l'on croit en, au moins, 4 religions différentes ? Un Portugais ne se sent-il pas plus proche d'un Brésilien que d'un danois, un espagnol d'un mexicain que d'un hongrois, un français d'un québécois que d'un bulgare, un anglais d'un australien que d'un roumain ? ;

- c'est parce que cette identité n'existe pas qu'il est vain d'en faire le critère d'adhésion pour tout nouvel élargissement ; 

- en contrepartie, il faut construire une identité européenne, car le postulat selon lequel, toute communauté qui ne se sent pas liée par des principes et des valeurs forts périclite, me paraît fondé.

- ces valeurs, ce sont à mes yeux celles proposées par les critères de copenhague : démocratie, droits de l'homme, respect des minorités ;

- mais le respect de ces valeurs ne saurait suffire : les Européens doivent mieux se connaître, ils doivent se côtoyer dès le plus jeune âge et tout projet qui va dans ce sens doit être défendu. La mission des politiques n'est plus seulement aujourd'hui de construire l'Europe, c'est aussi de "faire" des Européens.

En quelque sorte, le modèle à proposer pour l'Europe n'est-il pas celui que nous avons construit en France, ou celui qui fait la fierté des Américains : des peuples aux origines diverses mais fiers d'être unis par des principes communs, qui transcendent leur propre identité.

Et si finalement l'Europe, ce devait être "la France en plus grand" ?

Publié dans Politique-Europe

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Cobab 19/05/2005 14:09

Merci pour cette analyse, à laquelle j'adhère. Seul le drenier paragraphe me pose problème :

« le modèle à proposer pour l'Europe n'est-il pas celui que nous avons construit en France, ou celui qui fait la fierté des Américains : des peuples aux origines diverses mais fiers d'être unis par des principes communs ».

Quelle idéalisation ! il s'agit quand même de sociétés bâties sur la discrimination, que ce soit la ségrégation américaine ou les statuts coloniaux français. À moins que vous ne parliez de la construction de la nation française, à coup de chasse aux patois, qui a rendu les français désespérément monolingues…

Une europe construite « comme la France » ou « comme l'Amérique » risque fort de ne pas être très vivable pour les Roms, par exemple…

AZ 20/03/2005 08:21

Pour l'Europe européenne:

www.europepuissance.blogspot.com

Didier 08/03/2005 21:40

Bonjour, le sujet des "frontires" de l'Europe me préoccupe aussi et bien que partisan du Traité, je dois reconnaitre que pour moi son principal défaut est de ne pas traiter cette question. Je suis d'autant plus gêné que je n'ai pas un avis très affirmé sur le sujet. Je regarde ce point avec deux critères :
1. l'homogeneité de l'ensemble ou autement dit quel est le degré d'hétérogénité acceptable ?
2. les valeurs créent une communauté "intelectuelle" mais pas physique. L'Histoire nous enseigne que la question des "frontières" est cruciale pour le maintien de la paix et sans pousser trop loin mon développement, cette question reste bien ancrée dans les esprits si j'en juge par exemple par l'extraordinaire aveuglement des autorités françaises lors de la réunification de l'Allemagne, obsédées qu'elles étaient par le maintien de la reconnaissance de la frontière avec la Pologne (ligne Oder-Neisse).